So long Tony Rice | Just you and my guitar - Le blog à six cordes

So long Tony Rice

Tony Rice (1951-2020) fait partie de ces musiciens qui lorsqu’ils disparaissent nous font ressentir la disparition d’un parent presque proche. Tony Rice fait partie des musiciens dont on se souvient du moment où on y a été exposé pour la première fois. Tel disque ou morceau fera suite à cette déclaration. A titre personnel, c’est le premier titre du disque “Acoustics” paru en 1979 (cette pochette !) qui m’a accroché pour la vie : “Gasology”.

Peu de temps après je découvre le triple disque du David Grisman Quintet (DGQ 20) avec le titre “Key Signator” enregistré lors des premiers concerts du quintet en 1977. Toute ressemblance avec le QHCF de Django n’est pas fortuite : les deux guitares ont ici été remplacées par deux mandolines.

Pour d’autres ce sera l’album “Manzanita”, le duo avec Ricky Skaggs, le premier album du DGQ, son premier album solo en 1977 ou les faces gravées avec J.D. Crowe… Chez Tony (vous noterez qu’on l’appelle le plus souvent par son prénom comme on le fait avec Django) sont présents plusieurs éléments dans lesquels les musiciens peuvent se retrouver. Ce sont ces différents aspects de sa musique que je voudrais présenter dans ces quelques lignes.

Tony c’est d’abord un des plus beaux sons de guitare acoustique à cordes acier du 20ème siècle. En fait il est exactement équivalent pour moi à celui de Django. D’autres peuvent lui être comparés (selon le genre musical, le type de guitare utilisé ou le jeu au médiator) mais désolé, je n’en voit aucun qui s’en approche. Et l’on ne parle pas ici de sa légendaire Martin D-28 (pour une histoire de complète de cet instrument : Fretboardjournal) car même avec une Ovation cela reste du Tony dès les premières notes.

Ne me parlez pas non plus d’un son de studio qui serait plus flatteur : dans tous les contextes où on peut l’entendre la magie opère : la guitare de Tony c’est une voix reconnaissable entre mille, un peu comme le piano de Bill Evans, le saxophone de Stan Getz oula guitare électrique de B.B. King. Seul Django avait cette qualité si rare pour la guitare acoustique. Chez ce dernier elle était peut-être encore plus poussée que chez Tony (lequel n’a pas eu affaire aux mêmes contraintes techniques) qui consistait à exprimer la même voix sur tous les instruments qu’il pu jouer (sur 6 ou parfois même 2 cordes) au cours de sa vie. Cette caractéristique créé selon moi l’empathie profonde avec un musicien et le fait qu’on peut y revenir toute sa vie. A tel point parfois que peu importe la qualité des productions chez certains d’entre eux. Mais il se trouve que chez Tony (comme chez Django) rien n’est médiocre, ce qui ne peut que forcer un peu plus le respect au vu d’une carrière aussi longue. Combien d’entre nous sont sensibles à cet aspect ? Là encore ce n’est pas la question car ceux qui n’ont pas cette sonorité si marquée on les écoute aussi (et autant je veux dire) mais pour d’autres raisons.

Vient ensuite le rythme. Tony a toujours entretenu une grande complexité rythmique dans son jeu en accord comme en single-notes. Pour nous autres Européens, le lyrisme et la science de la mélodie (la “belle phrase”) est ce que nous relevons souvent en premier. Chez Tony Rice aucun de deux éléments n’est oublié. On les trouve à leur quintessence là ou d’autres ont tendance à privilégier l’un ou l’autre car la main droite que l’on a mis des années à se forger prend parfois le pas sur la création mélodique.

Toujours dans cette veine, on évoquera aussi les qualités d’accompagnateur de Tony (le “drive” si valorisé outre-atlantique) qui le rapproche encore de Django (mais pas seulement !). Cela pourrait se résumer ainsi : avec Tony à côté de soi on joue mieux. L’effet de son jeu sur ses collègues lors des premiers concerts du DGQ est saisissant. Les types ont répété pendant des mois dans le sous-sol du pavillon de David Grisman jusqu’à l’arrivé de Tony depuis le Kentucky. Après quelques mois supplémentaires d’ajustements, ils sont littéralement déchaînés au moment de livrer au monde leur formule magique (voir à ce propos la revue papier Acoustic Guitar parue en janvier 1998). Et grâce à qui ? Tony est celui qui « tient la baraque »(avant de la casser). Il distribue les rôles, relance, valorise chacun des joueurs qui en deviennent quasiment euphoriques.

Les Byrds de Roger McGuinn ont aussi vécu ce phénomène avec l’arrivée de Clarence White en 1967 : leur musique (et leurs concerts) ne seront plus jamais pareils. Le leader des Byrds avait cette formule pour évoquer cet état d’esprit : “Aller sur scène avec Clarence c’était comme aller au front avec une mitrailleuse.” Comme si (presque) tout l’édifice musical reposait sur une seule personne. Le “drive” on vous dit ! La comparaison avec son maître Clarence White est encore frappante à plusieurs égards que nous n’aurons pas le temps de développer dans ces lignes : tous les deux  furent des enfants précoces, exposés et encouragés par leurs parents à pratiquer la musique au sein d’une fratrie de musiciens. On retrouve cela aussi chez Django…décidément !

Au cours des années 90, Tony avait opéré une transformation de son jeu devant les premières difficultés physiques auxquelles il avait dû faire face : arthrose, tendinite et « perte » de sa voix. Son jeu en single-notes et démanchés a été progressivement délaissé au profit d’un jeu plus vertical et davantage centré sur les accords. Son dernier projet avec Peter Rowan (2007) était l’expression ultime d’un jeu économe et néanmoins profondément musical.

© otway.wordpress.com

 

Un bel aperçu au Merlefest de 2012 qui montre que malgré des moyens limités le son est toujours présent !

© Amos Perrine

Une des dernières image publiques du maître en 2013. La Martin D-28 est devenue avec le temps indissociable du personnage comme le furent la mandoline F-5 de Bill Monroe ou la Stratocaster « Blackie » de Clapton.

© 2013 Jeremy M. Lange http://www.jeremymlange.com

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