Gibson J-50 (1969) | Just you and my guitar - Le blog à six cordes
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Gibson J-50 (1969)

Cette guitare est l’une des dernières à avoir bénéficié des méthodes de fabrication en vigueur chez Gibson depuis le milieu des années 50. Ensuite, ce sera la sombre période Norlin et la mise en place progressive de nouveaux procédés placé sous le signe d’une rentabilité maximale au détriment des qualités acoustiques qui faisaient l’identité de la marque. Bref, cette six cordes est un peu la dernière rescapée d’une de bande de gestionnaires aveugles dont le seul souci était alors de fabriquer des instruments comme des chars d’assaut pour éviter toute réparation ultérieure, selon la garantie du fabricant. Pour Gibson, le retour à un production de qualité et à grande échelle ne s’est produit qu’au début des années 90 avec le rachat de l’usine de Bozeman (Montana) à un ancien fabricant de mandolines (Flatiron).

Histoire du modèle

Notre instrument se situe chez Gibson dans la catégorie des Flat-Top. Lorsque son ancêtre direct (sobrement intitulé Jumbo) est lancé en 1934, c’est la plus grande guitare à table plate jamais fabriqué par la marque. Gibson avait bien construit jusque là des guitares de ce type (les modèles L-2Nick Lucas,Trujo ou Kel Kroydon notamment) mais les formats étaient plus réduits et Gibson ne croyait sans doute pas encore suffisamment dans ce concept qui l’éloignait de son coeur de métier qui était alors les guitares Archtop avec leurs tables sculptées et bombées. En ces temps difficiles, il s’agissait de toucher un public plus large,moins fortuné et tourné vers des musiques moins « savantes » que la jazz. La forme J s’inspire aussi des modèles Dreadnought de chez Martin  qui rencontraient un certain succès depuis 1932. On lui trouvera cependant les épaules plus rondes (Round-Shoulders), ce qui suffira à la distinguer du concurrent réputé pour la sobriété de ses lignes. Mais la comparaison s’arrête là tant les méthodes de fabrication varient entre les deux marques (barrages internes, diapason un peu plus court chez Gibson…).Le modèle J-35 (pour 35$) construit en grand nombre devient le modèle emblématique de la gamme des Flat Top. Elle et sa consoeur plus luxueuse (l’Advanced Jumbo avec sa caisse en palissandre et ses repères de touche géométriques, elle même remplacée en 1942 par la Southern Jumbo) sont louées pour leur richesse harmonique et leur facilité de jeu.

On la retrouve dans les mains d’un nombre incalculable d’artistes des années 30 à 60. Citons Doc Watson qui en joua plusieurs jusqu’en 1964 (avant de se décider pour une Martin D-18 quand il atteint la célébrité au début des années 60) ou Charlie Monroe (plutôt sur un Jumbo de 1934) sur les premiers enregistrements avec son illustre frère mandoliniste à la fin des années 30. Le modèle peut paraître petit dans les mains de certains guitaristes mais n’oubliez pas que ce sont de grands gaillards !

Charlie M Plus tard, les Folk Singers plébisciteront ces modèles après les avoir vu dans les mains de Woody Guthrie, Dave Van Ronk, Bob Dylan ou James Taylor. BigGibsonGuitarSqSm Dave Bildband/ Bob Dylan - Bilder eines Lebens JamesTaylor

Il n’est guère que dans le Bluegrass où les J-35 à 55 se retrouvent rarement, les guitaristes leurs préférant le format élaboré par Martin pour sa plus grande clarté et sa précision sonore.

L’immense Norman Blake,présent à la guitare acoustique et au dobro sur presque tous les albums de Johnny Cash depuis des années 60, pas peu fier de prendre la pose avec un modèle Roy Smeck de 1935 largement modifié. Il s’agit d’un des modèles les plus puissants jamais construits par Gibson et assez proche dans sa forme d’une J-35. Notez qu’il s’agit là d’un manche 12 cases,un format très prisé par ce musicien-collectionneur.

Roy Smeck 1935

Photo extraite du livre Gibson Fabulous Flat-Top Guitars

Doc Watson en pleine des fête des voisins au début des années 60,une J-45 en main.

Doc Watson j-45

Photo extraite du livre Gibson Fabulous Flat-Top Guitars

 

Gillian Welch est presque toujours associé à sa J-50 de 1956. La présence d’un chevalet ajustable ne semble pas la déranger.

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Gibson a sans cesse modifié ou testé de nouveaux procédés de fabrication avec plus ou moins de bonheur. Cela lui valut une réputation de marque innovante mais n’a pas été non plus sans quelques échecs. Notre modèle en a parfois fait les frais sans toutefois hériter de l’horrible barrage en double X élaboré dans les années 70. Celui avait pour but de rendre la table encore plus solide pour éviter les retours à l’usine.

Gibson X bar

Plan extrait du livre Gibson Fabulous Flat-Top Guitars

 

Poursuivons la généalogie avec celle qui peut-être considérée comme la soeur aînée de notre modèle: la J-45. Introduite en 1942, cette guitare diffère peu de la J-35 mais subit alors les restrictions provoquées par le conflit mondial et ses exigences en main d’oeuvre et matières premières : perte du truss rod en acier, manches en bois laminé, l’érable de la région des grands lacs (autour de Kalamazoo) peut parfois remplacer l’acajou qui n’arrive plus d’Amérique du Sud par bateau, moins d’ouvriers (mais ce sont les plus qualifiés qui sont choisis pour construire les instruments) pour fabriquer des instruments qui sont donc produits en de moins grandes quantités. On trouve même des tables en 4 parties pour économiser l’épicéa.Et pourtant ces guitares sonnent toujours aussi bien que les autres de l’avis des collectionneurs !

Lancée en 1947, la J-50 est un peu plus chère que la J-45 grâce à sa finition naturelle. On ne pouvait alors plus cacher les petits défauts esthétiques de la table sous une finition dégradée (Sunburst). L’instrument possède aussi un filet blanc sur l’ensemble de la caisse.

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Les bois

Si les méthodes de fabrication gibsoniennes ont souvent varié sur un même modèle, la qualité des matériaux reste toujours présente. En témoigne le magnifique acajou du Honduras qui compose la caisse de note modèle. Cette essence encore bon marché à l’époque a été largement utilisée par Gibson et Martin, ce dernier le réservant à ses modèles d’entrée de gamme. Sa rareté actuelle tend à le voir remplacé par des bois aux propriétés similaires tels que le Sapele africain. Certains modèles de cette époque présentent des éclisses en bois plaqué, ce n’est pas le cas ici.

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La même essence est utilisée pour le manche. C’est un des éléments importants de la sonorité générale de la guitare. Quelques mois plus tard, Gibson utilisera l’érable parfois en plusieurs parties pour des raisons économiques.

Le manche porte les stigmates d’un jeu au capodastre, marque fréquente sur ce type de guitare qui accompagne souvent des chanteurs. Son profil est parmi les plus fins jamais produits par Gibson. Au début des années 60 c’est même un argument de vente, sans doute là encore pour les chanteurs. On est très loin du profil « batte de base ball » de 1942 qui était pour beaucoup dans le gros son des guitares de cette époque.

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Identification et datation du modèle

L’énorme plaque de protection (empruntée au modèle  J-185 dont il restait sans doute des exemplaires inutilisés) équipe les J-50 à partir de 1955. Un modèle encore plus massif comme le nôtre est introduit en 1963.La même année voit le rajout d’une vingtième frette sur la touche. Le double filet de rosace apparaît aussi au début des années 60.

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Le filet porte parfois les marques du temps et des mouvements du bois,à moins que ce ne soit une légère rétractation du plastique de la plaque de protection.

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Grand classique de la Gibson vintage: le vernis faïencé. On le retrouves sur la plupart des modèles Gibson datant des années 40 au moins. Le genre de détail qui peut rendre fou les amateurs de la marque.

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Le chevalet ventru (Belly Bridge) apparu au début des années 50 et dont la forme était destinée à limiter la déformation de la table sous la pression des cordes. En 1956, Gibson s’inspire de ses modèles Archtop pour proposer (en option) un modèle ajustable sur ses modèles Flat Top. Il est ensuite généralisé à partir de 1961.

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Souvent honnis des collectionneurs, ce chevalet présenterait de multiples défauts.Le premier tient au fait que les vibrations des cordes sont amoindries par la présence des deux grosses vis. L’instrument peut manquer alors de volume sonore et de précision. Le second problème est qu’il permettait de monter les cordes à des hauteurs souvent dangereuses pour la structure interne de la table d’harmonie. Mais plus on monte les cordes plus on a de volume, vous me suivez ? Certains guitaristes les font carrément enlever alors que d’autres remplacent souvent le sillet en bois par un modèle en os plus rigide. C’est ce que conseillent le plus souvent les marchands expérimentés afin de conserver la guitare dans son état d’origine

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Le mécanisme de fixation du chevalet à la table existait depuis les années 30. Ci- dessous sur une J-45 de 1942. Les deux pastilles visibles sur le chevalet servaient à masquer les têtes des vis. 42_j45n_8

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C’est le système de fixation avec réglage intégré qui est mal vu des amateurs de la marque.

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Photo extraite du  site d’Alexandre Bouyssou

 

Les Wide Crown Frets équipent tous les modèles acoustiques à partir de 1959. Ces frettes sont devenues une véritable marque de fabrique pour Gibson. Elle sont posées sur une touche vraissembalement en palissandre de Rio.

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Les mécaniques sont elles aussi d’origine et viennent de chez Kluson, un fournisseur historique de la marque. Malgré l’appellation « Deluxe », on se trouve face à un modèle d’entrée de gamme pour l’époque.

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Le légendaire logo Gibson de type « Script » se trouve depuis le début des années 50 sur toutes les têtes de la marque qui sont quant à elles en forme de « livre ouvert » (« Open Book« ).

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Et puis il y une énigme avec la présence d’un second numéro de série à l’intérieur de la caisse sous le table. Cela pourrait être un Factory Order Number (FON) qui permet de dater encore plus précisément la date de fabrication et le départ de l’usine, même si ce n’est pas toujours une indication fiable. Ce chiffre a été raturé et à nouveau numéroté pour une raison inconnue. Peut-être était-il présent sur une table que l’on a ensuite monté sur un autre modèle. Ce type de mésaventure n’est pas rare chez Gibson. A partir du milieu des années 60, ce numéro disparaît des registres. Cela pourrait s’expliquer par la production à grande échelle engagée par Gibson à cette époque.

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Quelques références

Si la qualité des matériaux n’a jamais défaut chez Gibson (jusqu’à une époque récente en tout cas), ce sont bien les méthodes de construction de cette période qui ont parfois sacrifié ce qui aurait pu devenir de très bons instruments. En ce qui concerne notre modèle, il a entre autres échappé au barrage renforcé en double X  censé prémunir contre les fractures sur la table d’harmonie. Depuis 1955 environ, Gibson avait abandonné les barrages allégés en constant que les guitaristes mettaient des cordes de plus en plus grosses sur leurs instruments. Pour le collectionneur, ce moment représente une rupture dans la chronologie de la marque.Le même phénomène a concerné Martin après la Seconde Guerre mondiale.

Le modèls « Trujo » (une L-2 économique) construit en 1929 à quelques exemplaires est encore loin du format « géant » développé avec la Jumbo quelques années plus tard. Le barrage en X est commun même s’il incroyablement léger sur ce modèle quasi introuvable.

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www.oldgibson.com

La forme Jumbo est directement issue des modèles hawaïen HG (20, 22, 24) qui eux avaient une chambre de résonance interne et des ouïes en f destinées à bloquer certaines basses fréquences gênantes avec certains accordages.

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theunofficialmartinforum.yuku.com

L’ancêtre direct de notre modèle, une J-35 de 1939 dans une finition Cherry Red rarissime pour l’époque.

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Photo extraite du livre Gibson Fabulous Flat-Top Guitars

Le haut de gamme de la série J-35,une Southern Jumbo de 1942 immédiatement reconnaissable grâce à ses luxueux repères de touche. Notez le filet central (skunk stripe) qui souligne les deux feuilles d’épicéa de la table d’harmonie. Ce modèle destinée à la clientèle des états de Sud des Etats-Unis remplace l’Avanced Jumbo disparue en 1940. L’état cosmétique laisse présager de belles sensations acoustiques.

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http://home.provide.net/~cfh/sj.html

Un des modèles Gibson parmi les plus recherchés du marché vintage : une J-45 « Banner Logo » de 1943 ornée du slogan « Only a Gibson is Good Enough » (« Seule une Gibson est assez bonne ») inscrit sur la tête. Il est abandonné après la guerre lorsqu’un concurrent (Epiphone) le détourne avec la formule : « When good enough isn’t good enough » (« Quand assez bon n’est pas suffisant« ). C’est aussi une période au cours de laquelle on peut trouver des dizaines de versions différentes selon les aléas rencontrés par Gibson au cours du conflit mondial.

J-45

www.gbase.com

Dans les années 50-60, on pouvait demander n’importe quoi au Custom Shop de Gibson si on en avait les moyens. Cette J-50 de 1969 en finition rouge n’est qu’un petit aperçu du savoir-faire des ouvriers de la marque. On notera le logo Gibson inscrit sur la plaque quelques mois après la fabrication de notre modèle.

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Photo extraite du livre Gibson Fabulous Flat-Top Guitars

Catalogue Gibson du milieu des années 60. La j-50 n’attire plus les feux de la rampe face aux nouveaux modèles en vogue que sont la Hummingbird (image ci-dessous) et la Dove. La J-50 se classe alors dans les modèles économiques de la marque.

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Les cotes actuelles de ces instruments construits entre la fin des années 60 et le début des années 30 oscillent entre 3000 et 15000$ pour une Advanced Jumbo d’avant-guerre. Malgré ce dernier exemple rarissime, les prix des Gibson restent encore relativement abordables si on les compare aux prix des modèles Martin de la même période !

1 Commentaire

  1. Fred

    Comme tjrs un plaisir à lire !
    Merci 🙂

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