Gibson et les mandolines (1894-1924) | Just you and my guitar - Le blog à six cordes
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Gibson et les mandolines (1894-1924)

L’époque qui voit la naissance de la firme Gibson au début du XXème siècle est celle de l’âge d’or de la mandoline aux Etats-Unis. Depuis le milieu du siècle précédent, le pays accueillait la plus grande communauté italienne au monde et beaucoup avaient amenés dans leurs bagages 

ce petit instrument napolitain à table plate et fond bombé (bowl-back) avec lequel il était facile de voyager. L’influence de ces migrants se mesura d’abord dans les grandes villes de l’Est avant de franchir l’arrière- pays et s’imposer parmi la bourgeoisie montante des grandes villes du Midwest.

La mandoline est même devenue très populaire chez le public féminin. On pouvait rencontrer à l’époque certaines jeunes filles d’extraction populaires (shop girls) souhaitant imiter leurs congénères plus argentées (society ladies) arboraient dans les rues un étui vide pour le seul prestige que pouvait représenter le fait de pratiquer cet instrument.

Les fabricants américains sont déjà nombreux avant l’arrivée de Gibson. Le plus important est basé à Chicago et se nomme Lyon and Healy. Parmi d’autres types d’instruments, il fabriquait jusqu’à 7000 mandolines par an à la fin du siècle. Située non loin de là sur la ligne ferroviaire reliant Chicago à Détroit, la petite bourgade de Kalamazoo a vu la naissance de Gibson en 1894. C’est alors une petite entreprise d’une quinzaine d’employés  depuis que son fondateur Orville Gibson a décidé de s’allier avec un groupe d’investisseurs souhaitant s’imposer sur le marché grâce aux concepts innovants du jeune luthier qui travaillait jusque-là en solitaire. Les stratégies commerciales et industrielles développées par ces business men après l’éviction du fondateur seront une autre marque d’originalité de la firme. Toutes ces innovations assurèrent progressivement à Gibson une place de choix dans le panthéon des fabricants américains d’instruments à cordes en acier.

Une nouvelle façon de construire les mandolines

Les innovations apportées par Orville Gibson au monde de la lutherie populaire à la fin du XIXème siècle sont nombreuses. Il s’est d’abord inspiré des techniques de construction appliquées à la famille des violons pour construire ses mandolines et guitares. Ce sont surtout les formes complexes de ces instruments qui sont restées célèbres.

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Un des premiers labels de Gibson (1898) avant d’arriver au suivant plus fameux qui affiche le portrait du créateur romantique.

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Il s’agissait d’abord de creuser/ sculpter la table d’harmonie (mais aussi le fond et les éclisses) dans un seul bloc de bois et non d’assembler par collage les différentes parties préalablement découpées. Orville pensait que les qualités acoustiques des bois pouvaient être ainsi préservées. Cette pratique est longtemps restée la marque distinctive de la firme de Kalamazoo. Le fondateur a aussi légué à la marque des formes asymétriques complexes faites de courbes, pointes, volutes… lesquelles faisaient ressembler certains modèles à de véritables oeuvres d’art. Un site riche en images montre ses premières réalisations.

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extrait de oldgibson.com

Après 1902 et l’éviction progressive du fondateur jusque vers 1910, ce mouvement s’est poursuivi : plaque de protection surélevée et non plus incrustée dans la table, angle du manche plus prononcé afin d’augmenter la pression des cordes et donc le volume sonore, touche surélevée, décoration ostentatoire…

Une nouvelle manière de vendre des mandolines

Il fallait d’abord produire en nombre afin de satisfaire la demande grandissante pour la mandoline qui était alors l’instrument le plus populaire en l’époque en Amérique du Nord, plus particulièrement pour la bourgeoisie blanche des grandes villes du Midwest et du Canada. Les orchestres de mandolines constituaient la tête de pont de ce phénomène.Gibson incitait ses représentants, à favoriser la création de ces groupes. Selon l’argumentaire résumé dans la formule « Everyone a Gibson-ite», ces orchestres devaient employer exclusivement des instruments de la marque pour obtenir un son harmonieux. Tout instrument étranger pouvait ainsi mettre l’orchestre en danger !

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extrait de iversmandolinorchestra

Parmi ses stratégies commerciales innovantes, Gibson avait par exemple développé des plans de financement pour ses instruments. Ils sont assez comparables à ceux que l’on rencontre dans l’industrie automobile. Le vendeur (teacher-agent) pouvait à l’occasion devenir un professeur de musique littéralement intéressé par les progrès de ses élèves.

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Extrait de iversmandolinorchestra

La liaison avec les clients s’effectuait grâce à un périodique. On peut en feuilleter un exemplaire complet à cette adresse.

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Extrait de harpguitars.net

Une belle collection datant des années 10. On y voit les instruments fabriqués par Gibson pour les orchestre de mandolines. La finition rouge imitant l’acajou et les ornementations luxueuses sur les têtes indiquent pour la plupart une série 4.

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Extrait de iversmandolinorchestra

Quelques modèles fréquemment rencontrés

Ci-dessous un modèle A (étui non original) de 1917 « pumpkin » que je possédait il y a quelques années.  C’est le modèle le plus courant pour les mandolines Gibson. Il peut se trouver facilement autour 1500 euros sans l’étui et la plaque de protection le plus souvent.Les prix sont très volatiles en fonction des modes et il n’est pas rare d’en croiser à plus de 2000 euros dans nos contrées.A ce propos, il faut faire la distinction entre les instruments de collection et les player instruments.Les premiers brillent souvent par un état mint  mais ne possèdent pas toujours le son auquel on s’attend pour le prix. Mieux vaut selon moi un instrument restauré avec des pièces d’origine manquantes mais qui pourra indiquer un certain nombre d’heures de jeu. Un instruments rarement joué à ses débuts a peu de chance de bien sonner quand on le sort de sa boite des années plus tard.La mienne avait par exemple subi un oversprayed et un nouveau vernis sur la tête : un logo Gibson des années 50 avait été rajouté puis enlevé pour revenir à l’état d’origine. Les deux parties du dos se décollaient et le chevalet avait été remplacé. Tous ces travaux peuvent être bon signe pour le musicien : si on les a effectués c’est que l’instrument en valait la peine…

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Pour en revenir à notre modèle, celui-ci possède un son épais et riche en basse mais avec un manche si gros et si court, il ne faut pas songer à s’aventurer souvent au delà de la 5ème case…On peut l’entendre sur ce titre.  David Grisman affirme utiliser les frettes (celles des dernières cases) de ces modèles courants pour les monter sur ses mandolines afin de retrouver les alliages d’époque disparus aujourd’hui !

Les modèles A « snakehead » (référence à la tête plus fine mais toujours avec une rosace) fabriqués de 1923 à 1925 sont bien plus recherchés : diapason plus long, tables plus fines… ils sonnent souvent très bien. Andy Statman et son modèle A2 Z peuvent en témoigner. J’ai aussi le souvenir d’une sublime A4 de la fin des années 20 essayée il y a quelques années chez François Charle… il faut toujours essayer ! Les A Whiteface ou Junior sonnent souvent très bien aussi. Ces dernières constituait l’entrée de gamme dans les années 20 et peuvent se trouver  à des prix intéressant. On peut entendre un exemplaire sur la B.O du film O’Brother et dans le documentaire Down From The Moutain. C’est Mike Compton qui joue à chaque fois.

Une A Junior qui montre beaucoup de traces de jeu (play wear) prometteuses. Notez la rosace représentée ici dans sa plus simple expression.

Extrait de gbase.com

On pourra éviter en revanche les modèles F4 de cette période. Leur prix est souvent sans rapport avec leurs qualités acoustiques et correspond davantage à la valeur d’un instrument de collection. C’est est revanche le type de mandoline que l’on retrouve souvent dans le jazz acoustique, la rosace donnant davantage de basses. Les instruments les plus utilisés sont le plus souvent construits par des luthiers contemporains. Le modèle le plus célèbre reste néanmoins celui construit par Gibson pour Jethro Burns. Il a été nommé abusivement A5, sans doute pour rappeler la période Loar. Tous ces modèles, ainsi que ceux d’autres fabricants de la même époque, peuvent être vus sur le site Mandolin Archive.

Lloyd Loar et son influence sur la mandoline américaine

Avant tout musicien confirmé, Lloyd Loar commence à travailler pour la firme de Kalamazoo à partir de 1911. Il est alors ce qu’on pourrait appeler maintenant un démonstrateur d’instruments. Mais notre homme a déjà des idées bien établies sur la lutherie. Gibson en profite et renoue avec l’aura dont elle jouissait quelques années auparavant avec son génial fondateur Orville Gibson. A l’orée de la décennie suivante, Loar décide de modifier le standard établi vingt ans plus tôt en ajoutant des ouïes de violon à la place de la rosace ovale. L’idée poursuivie par Orville  s’accomplit grâce à Lloyd. La compagnie ajouta un numéro à ses références les plus onéreuses, lesquelles passèrent de 4 à 5 afin de créer les « Master Models » : L5 pour les guitares, F5 pour les mandolines à volutes (F pour « florentine »), H5 pour les mandoles et K5 pour les mandoloncelles. Les contrebasses ont échappé au phénomène, Gibson ne possédant pas le meilleur savoir-faire dans ce domaine. S’il est un domaine dans lequel Loar su reprendre avec brio les principes de la lutherie classique c’est dans le fait de sélectionner et d’accorder chaque partie en résonance avec les autres. Evoquant son modèle F5 de 1924, Chris Thile donne une formation qui peut confirmer le procédé utilisé par Loar :  « j’en ai essayé un paquet. Je pense en avoir joué 11 ou 12 avant de trouver la mienne. Toutes les Loar que j’ai préféré venaient toutes du 18 février. Ce lot. » Et l’illustre musicien de citer les modèles célèbres qui en sont également issus : celui de Mike Marshall ou, plus étonnant, celui appartenant à John Paul Jones, ancien bassiste de Led Zeppelin. Il semble bien que les bois utilisés étaient alors du même lot et qu’ils ont été accordés et assemblés en même temps pour que les différentes combinaisons puissent produire les meilleures résultats.Après c’est une histoire de goût. Il est quand même surprenant d’apprendre plus loin dans l’entretien que l’instrument finalement choisi par Thile a été peu joué depuis sa fabrication. Ce dernier affirme avoir eu comme une intuition sur des grandes qualités sonores qui finiraient par apparaître au bout de quelque temps…

Cette opération d’accordage prenait du temps et c’est doute pourquoi on ne peut attribuer à Loar que quelques dizaines d’instruments. Qu’est est-il alors des mandolines A5 comme celle qui est présentée ici ? Il semble que cette forme n’ait pas été privilégiée par Loar, même si un modèle lui est attribué. L’histoire est surprenante : L’instrument a été fabriquée en 1923 pour répondre à la commande d’un professeur de musique d’Atlanta dont l’épouse se plaignait des douleurs provoquées par les deux pointes inférieures de la F5 sur laquelle elle jouait jusque-là. La forme arrondie (teardrop) du nouvel instrument a du résoudre le problème.

extrait de mandolinarchive.com

Les instruments  fabriqué sous la direction de Lloyd Loar ont institué un niveau d’exigence dont certains luthiers s’inspirent encore actuellement. Toute la gamme courante de Gibson a pourtant bénéficié du prestige des modèles 5 et de la signature. La collaboration de Loar à la série 5 n’a duré que quelques années (1922-1924), mais son nom continue d’attirer des fidèles vers la marque.

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extrait de mandolincafe

Le paradoxe est que ces mandolines ont vu le jour alors que la vogue pour ce type d’instruments était en train de s’éteindre à la fin de la Première Guerre mondiale. C’est grâce à ce déclin que des musiciens moins argentés venus de régions rurales souvent isolées ont pu les acquérir au cours des décennies suivantes et créer le style bluegrass auquel l’instrument est depuis associé. En 1945,  Bill Monroe a acheté sa F5 Loar  de 1923 alors qu’elle était exposée à la vente dans la vitrine d’un barbier de Floride. Ce dernier était prêt à la vendre à quiconque aurait 150 $, une somme assez importante à l’époque, mais qui reste sans rapport avec la valeur intrinsèque de cet instrument.

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extrait de mandolincafe

Précisons enfin que le départ de Lloyd Loar en 1924 n’a pas marqué la fin des mandolines de grande qualité pour Gibson. L’exemple le plus célèbre reste l’instrument joué par Sam Bush, une F5 Flower Pot (2nde génération) de 1937 largement poncée par le chop inégalé de ce fondateur du newgrass. On précisera que la touche a été remplacée 4 fois depuis son acquisition en 1973. Il est en effet à noter que certaines parties très sollicitées d’une mandoline deviennent de véritables « consommables » pour certaines musiciens professionnels : mécaniques et frettes peuvent ainsi être changé au bout de quelques mois seulement !

 

3 Commentaires

  1. Super documenté, très intéressant ! Ça donne envie de se mettre à la mandoline !
    J’ignorais qu’il existait des mandolinologues !

  2. Et les photos sont tops !

  3. commentaire de Christian Séguret sur la page Bluegrass 43 de facebook où j’ai relayé votre article: « Très bonne présentation des mandos Gibson d’avant-guerre. Un détail néanmoins : la « Hoss » de Sam Bush n’est pas une Fern, mais une ´flowerpot’ deuxième époque… »

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