Dupont MC 30 (2003) | Just you and my guitar - Le blog à six cordes
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Dupont MC 30 (2003)

La guitare présentée dans cet article a fait l’objet d’une commande à l’atelier Dupont. C’était à l’époque où la marque était représentée à Paris par le magasin Oldies Guitars

Ce modèle se veut être la réplique du modèle originel conçu par l’ingénieur-musicien italien Mario Maccafferri pour la maison Selmer lorsqu’elle-ci se lança au début des années 30 sur le marché florissant des guitares.

12 cases ou 14 cases ?

J’ai déjà évoqué ces éléments dans un précédent article. Comme bien souvent dans le domaine des innovations industrielles (qui se souvient que les premiers fours micro-ondes nippons étaient livrés  avec un livre de recettes ?), les finalités assignées par les concepteurs furent bien différentes de celles  retenues par les utilisateurs. Pour commencer, le modèle originel dessiné par Maccafferri était une guitare classique à cordes en boyaux. Notre homme avait été un concertiste assez renommé en Europe… Ce modèle connut un échec commercial et ce n’est que quelques années plus tard, alors que la collaboration de Maccafferri avec Selmer avait cessé, que les modèles à cordes aciers furent popularisés par Django Reinhardt. Ce dernier délaissa d’ailleurs rapidement les modèles dits « grande-bouche » ou « bouche en D » comme le mien pour jouer sur les modèles dits à « petite-bouche », « bouche en oeuf » ou bien encore « rosace ovale ». La raison à ce choix tient principalement dans l’adoption du manche à 14 cases (hors caisse) à partir de la création du modèle dit « Selmer ». Il s’agissait pour la firme de trouver un nouveau dessin pour ses guitares puisque l’ingénieur transalpin était parti  avec ses idées et ses brevets…Les modèles de transition élaborés par Selmer après le départ de Maccafferri sont assez instructifs quand on a la chance d’en rencontrer. Je m’explique : la plupart des guitares manouches qui nous tombent généralement sous les mains sont des modèles 14 cases à petit bouche. Si on peut essayer un modèle grande bouche (encore plus rare il y 10 ans), on est déjà content. S’il possède 12 cases on commence à progresser. Mais si en plus il a une petite rosace, les comparaisons deviennent intéressantes. Avant de faire mon choix, j’ai ainsi eu la chance d’essayer un modèle Selmer de transition avec une rosace ronde comme celle d’une guitare classique. Il s’agissait de la Selmer N°447 fabriquée en 1938. on peut en voir quelques exemplaire sur internet. Même si elle bénéficiait de la patine vintage,j’ai adoré le son plus équilibré et feutré amené par le manche plus court. Cette guitare projetait quand même moins que le modèle de Django qui ne cessait de réclamer des guitares très sonores ainsi qu’un accès aisé dans les cases aigües. En fait, on avait le son d’une guitare de  type « archtop » avec le mordant de la guitare manouche. Pour résumer, le manche 12 cases oblige à placer le chevalet plus loin de la rosace (et donc plus près du chevalet) alors que le manche 14 cases l’avance sur la table, provoquant ainsi une mise en vibration plus importante de la table. Cette observation vaut également pour les guitares folk dont les modèles 12 cases typés « vintage » se sont multipliés ces dernières années. Pour Selmer l’avancée du chevalet a signifié l’ajout d’une barre de renfort sous la table déjà très sollicité, notamment par le pression de la touche à l’autre extrémité de la table. Voyez donc le nombre de modèles d’époque présentant des « cracks » (fissures) sur presque toute la longueur de la table. Le défaut a été semble t-il été corrigé par les luthiers modernes.

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Des bois massifs

Chez Dupont, les modèles à grande bouche sont nommés avec les lettres MC (construits par défaut avec un manche 12 cases) alors que les modèles petite bouche reçoivent le préfixe  MD. Le numéro indique que les bois de la caisse et des éclisses sont en palissandre massifs.

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Je n’ai jamais eu l’occasion d’essayer une guitare manouche en acajou ou en érable massif. Selmer en a produit avec ce dernier mais elle sont très rares et les luthiers qui les proposent ne sont pas légion. C’est le cas de la maison Dupont.

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La présence de bois massifs reste la caractéristique principale de cette guitare. En effet, lorsque Mario Maccafferri mis en oeuvre ses concepts chez Selmer, ceux-ci comportait l’utilisation de parties en bois plaqués. Il s’agissait de coller trois feuilles de bois  (le procédé est appelé  « multiplis » chez Dupont) afin de fabriquer les éclisses et le fond des guitares. Classiquement, il s’agissait d’une feuille de palissandre à l’extérieur, une feuille de peuplier au milieu et une feuille d’acajou dans la caisse, toutes les fibres étant collées en parallèle à l’exception parfois de la feuille centrale.

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extrait de benoit-de bretagne.com et de son forum riche en information sur la lutherie

Selon Maccafferri, cette méthode permettait d’obtenir des instruments moins sensibles aux variations de température et d’hygrométrie. Cela permettait aussi de faire des économies en matière première et en heures de travail ; les bois massifs sont plus difficiles à travailler et leur usage requiert une certaine expérience que n’avait pas la maison Selmer à l’époque : temps de séchage (et donc stockage des essences), maîtrise des conditions d’hygrométrie lors du collage des différentes partie, tenue des bois dans le temps…C’est cette caractéristique qui a donné en partie le son typique des guitares manouches que l’on appelle parfois « carton », c’est-à-dire sec, pauvre en harmonique. Les guitares ainsi fabriquées laissent la table davantage résonner alors que les autres parties sont comme figées. On perd en richesse sonore mais avec un solide coup de médiator taillé dans un bloc d’écaille de tortue (ou dans le phare arrière d’une vieille Mercedes), la guitare manouche prend alors toute sa dimension.

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On retrouve ce genre d’interrogations dans le domaine les mandolines avec l’adjonction du tone guard censé favoriser les vibrations du dos. Pour en avoir parlé avec Maurice Dupont il y a quelques années, on peut aussi considérer que le fait de bloquer un peu les vibrations à l’arrière de l’instrument peut favoriser une mise en résonance accrue de la table elle-même…

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Habitué à jouer sur des guitares américaines de type folk, je souhaitais retrouver sur ma future guitare manouche une richesse harmonique que j’avais peine à trouver sur les modèles que je pouvais me payer à l’époque.  Quelques années auparavant, j’avais eu l’occasion d’essayer une MD 30 commandé par un ami japonais et l’apport des bois massifs m’avait alors paru décisif.

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Pour l’option en palissandre de Rio, j’attendrais encore quelques années et je me suis alors contenté du palissandre indien, certes moins spectaculaire mais dont les caractéristiques sonores sont assez proches. Seul le chevalet est taillé dans cette essence prestigieuse ; une particularité de Dupont.

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Cette pièce est  fondamentale pour la sonorité d’une guitare manouche.La pièce est ensuite teinte en noir pour imiter l’ébène tant recherché par certains clients alors que ce bois sonne beaucoup moins bien sur ce type de guitare. Selmer s’y était essayé et avait vite renoncé, notamment à cause du poids de cette essence.  Le palissandre qui fut adopté par la suite était lui aussi teinté en noir.

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La rosace en D

J’étais aussi attaché à la grande rosace même si celle-ci ne prenait son sens que dans l’adjonction du résonateur conçu par Mario Maccafferri. Là encore, ce n’est pas cette innovation qui est restée dans l’histoire puisque les guitares qui en sont dépourvues sonnent très bien quoique d’une manière assez différente des modèle à petite rosace.

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Il ne s’agit pas ici de revenir sur la distinction historique qui assigne à mon modèle la place de guitare rythmique alors que les modèles à petite rosace prenaient place dans les mains du soliste. J’ai déjà évoqué plus haut les causes de ce phénomène qui fut sans doute accentué par certaines photos promotionnelles du Quintette nous montrant Django entouré de guitares à grande rosace. J’ai aussi le souvenir que le luthier parisien Pierre Anastasio construisait beaucoup de guitares de ce type, notamment pour Angelo Debarre qui en utilisa une (« la meilleure que j’aie jamais faite » disait-il à ses visiteurs admiratifs)  pour son premier album. On peut concéder que la rosace réduite amène une certaine compression du son amenant ce dernier à être plus facilement audible dans un groupe d’instruments à cordes. Mais la différence réside surtout dans le diapason et donc dans le nombre de cases hors caisse.

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Quintette+du+Hot+Club+de+France+quintetteduhotclubdefrance

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La photo d’une session d’enregistrement de 1938 est encore plus instructive…et bien plus rare !

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La table

Elle est construite dans un épicéa français et a une teinte différente de chaque côté. Les fibres sont serrées et rectilignes. Elles ont un aspect foncièrement différent d’un épicéa de type Adirondack par exemple. Peu de traces du genre « bear claw » (« chenillé » en français) sont observables. Le tout est rehaussé d’un vernis nitrocellulosique très réussi : on peut sentir le relief formé par les fibres du bois en le touchant.

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De plus il n’est pas teinté orange ou jaune vintage ce qui n’est pas pour me déplaire. Il y a 10 ans de cela, je ne savais pas encore que certaines parties en plastiques des stands de guitare pouvaient littéralement brûler ce type de vernis. On ne m’y reprendra plus…Signalons enfin que les guitares manouches ont généralement l’intérieur de leur caisse également revêtu d’un verni plus léger. Vous excuserez sur ce cliché la monte de cordes différentes de celles utilisées par le maître.

J’ignore encore si c’est une particularité du fabricant mais la table ne présente pas un angle de pliure très important. Certaines guitares en ont un plus prononcé qui ferait presque croire à une table sculptée. Chez Selmer, seules les tables des guitares classiques étaient plates, sans doute parce que la pression exercées par les cordes en boyaux était moindre.

Dernier point : la jonction des deux feuilles d’épicéa a été renforcée par des taquets répartis équitablement le long de la jonction entre les deux feuilles d’épicéa.

Le manche

Contrairement au modèle originel, celle-ci est faite du même bois que le manche qui est en noyer. Selmer utilisait le même bois mais avait pour habitude de fabriquer une tête en deux parties, sans compter le talon rajouté à la base du manche : c’est plus facile à réaliser et c’est même plus solide. Je suis en revanche plus réservé sur les qualités acoustiques du procédé.

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Ma seule déception sur le plan esthétique concerne le perçage des 6 trous abritant les mécaniques. Je ne comprends toujours pas si c’est un choix dicté par un impératif de temps ou si le fabricant Schaller n’ a pas pensé à ajouté des oeillets internes doubles.

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Le profil du manche est commun aux modèles Selmer-Maccafferri. Il est large et dispose d’un radius assez peu prononcé. On est pas vraiment dans l’esprit Gibson si on veut se résumer ! Quand aux frettes, elles sont en général assez larges et hautes. Il faut bien résister à la pression digitale de certains guitaristes déchaînés ! Rappelons que Django obtenait sa sonorité si particulière avec seulement deux doigts certes, mais les plus forts de la main. C’est sans doute pourquoi certains musiciens ont conservé cette manière de jouer. Il ne s’agissait donc pas seulement de retrouver les mêmes positions  sur le manche que le maître. On pense notamment au génial Baro Ferret.

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A l’époque où j’ai commandé cette guitare,  on m’avait expliqué que chaque ouvrier travaillant chez Dupont avait pour tâche de fabriquer son instrument du début à a la fin, à l’exception des filets autour de la rosace qui sont un peu particuliers pour les modèles à large rosace. J’ignore si ce procédé existe encore mais il paraissait bien séduisant par son côté artisanal qui le rapprocherait un peu de la maison Selmer…Il ne me reste plus à présent qu’à trouver la petite soeur de ma MC 30.

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Je précise enfin que l’ouvrage de François Charle (1ère édition) sur l’épopée des guitares Selmer est une mine d’information encore inégalée à ce jour.

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