Django Reinhardt à la Cité de la musique | Just you and my guitar - Le blog à six cordes
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Django Reinhardt à la Cité de la musique

Les expositions que la Cité de la musique a consacré à des musiciens ces dernières années (Miles Davis, Jimi Hendrix, Pink Floyd, John Lennon, Georges Brassens, Bob Dylan…) ont pour la plupart connu des succès de fréquentation. 

Une exposition à l’image de Django : riche et itinérante

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S’agissant du plus grand musicien français de jazz, on pouvait imaginer la pression reposant sur la l’établissement public et le commissaire de l’exposition Vincent Bessières. Le défi a été relevé et on n’a pas lésiné sur les moyens mis en oeuvre pour réunir les nombreux documents présentés.

L’obscurité de la pièce principale consacrée à l’exposition plonge le visiteur dans un univers musical et boisé. Les bornes-abris dans lesquelles le spectateur peut s’asseoir et écouter les notes manouches sont régulièrement disposées. Cela provoque parfois une ambiance bigarrée lorsque ces mélodies se mélangent aux audioguides itinérants d’une visite groupée. Le bois utilisé pour présenter les objets dans les vitrines rappellera peut-être au visiteur que c’est le même matériau qui permet aux nomades de voyager et de pratiquer leur musique. C’est aussi le support qui permettra de faire voyager l’exposition pour les mois à venir.

J’aime particulièrement l’affiche de l’exposition ayant choisi de nous montrer une photo assez méconnue d’Emile Savitry prise en 1933. Django y apparaît tantôt avec un regard appliqué, tantôt avec une expression malicieuse. La complicité avec le photographe est évidente sur les trois clichés : c’est le même Emile Savitry qui lui a fait découvrir Louis Armstrong. La légende veut que Django se soit effondré en pleurs au cours de cette révélation. A  ce sujet, l’exposition présente une lettre écrite par le critique Hugues Panassié en 1934 à l’occasion des premiers enregistrement du quintette. Il y affirme que « Jungo » (ce dernier  lui est encore peu connu) a su « transposer le style de Louis » sur sa guitare et qu’il est « plus hot qu’Eddie Lang comme soliste ». Il évoque la « sonorité extraordinaire » de Django et souhaite enfin que son jeu en accord soit « mieux enregistré ». Dans la même veine, un article du journal américain Metronome paru en 1938 pose une question à propos du quintette : « Is this the best small swing group ? ».

Un autre document évoque un problème déjà bien connu grâce à la biographie de Charles Delaunay (Django mon frère). Il s’agit des prétentions financières parfois déraisonnables de Django et Stéphane Grappelli lors des débuts du quintette. Une lettre  de 1934 de la société Ultraphone à Pierre Noury illustre le propos. Ce dernier a la charge de négocier le premier contrat discographique du groupe. L’auteur y écrit ainsi que « les prétentions des 3 musiciens secondaires sont déjà loin des tarifs habituels. Je ne parle pas de Grappely », lequel n’a pas encore modifié l’orthographe de son nom. Il enjoint alors l’impresario à amener ses artistes « à une vision plus près de la réalité des prétentions qu’ils peuvent avoir ». Ceci montre que les musiciens étaient bien conscients de la nouveauté apportée par la formule du quintette à cordes.

La réunion de ces documents très divers (instruments, affiches, photos, disques, partitions et mêmes peintures réalisées par Django), pour la plupart connus des aficionados, a certainement du constituer un défi. J’ai ainsi pu lire que le petit-fils de Django est lui-même intervenu pour qu’un banjo-guitare se trouvant chez une famille manouche de Montreuil soit présenté dans l’exposition.

Parmi les documents rares se trouve le registre de l’hôpital parisien Lariboisière qui a accueilli Django et sa première compagne après l’incendie de leur roulotte en 1928. On y apprend qu’il y est resté 27 jours et qu’il était alors domicilié rue Jules Vallès à Saint- Ouen, dans ce qui était encore la « Zone ». Il s’y déroule actuellement un festival annuel dédié au style jazz-musette.

C’est le frère de Django, Joseph (dit « Nin-Nin »), qui lui aurait mis une guitare entre les mains après son accident. Jusque là, Django pratiquait le banjo-guitare. Un des exemplaires joués par le Maître est présenté dans l’exposition. Il a été construit au début des années 20 dans un atelier parisien. On est surpris par la petite taille de l’instrument.

On trouve également une « notice individuelle » de police datée de 1935. Elle obligeait les sans domicile fixe à se déclarer régulièrement au commissariat pour pouvoir bénéficier d’un carnet d’identité. Django s’y déclare « forain » et bénéficie ainsi d’un traitement plus souple que celui appliqué aux nomades.  Depuis une loi de 1912, ces derniers devaient remplir une fiche anthropométrique et étaient inscrits dans un fichier national. Django n’a eu, si l’on peut dire, qu’à fournir une photo de profil ainsi que des éléments succincts de signalement. Ce document avait déjà été présenté en 2011 aux Archives nationales dans le cadre d’une exposition.

Un aperçu de l’histoire de la guitare à compléter soi-même

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Les instruments exposés sont aussi en nombre conséquent. L’amateur éclairé est en revanche est déçu par l’indigence des textes qui les accompagnent. Lorsqu’on est en face d’ une série de trois guitares archtop, on peut lire tout au plus que l’Epiphone Zephyr présentée est « similaire au modèle utlilisé par Django ». Et que dire de la dernière guitare Selmer de Django ? Elle est reléguée dans un coin de l’exposition sans autre explication que celle indiquant que ce fut la guitare conservée par le Maître jusqu’à sa mort. La remarque vaut également pour la vitrine présentant une Selmer électrifiée avec un micro et ampli de la marque Stimer. Aucune information n’est disponible sur l’évolution du matériel et donc du son de Django, lequel mit plusieurs années à maîtriser le feedback et le sustain inhérents à ce nouvel instrument. Idem pour les deux modèles Maccaferri « bouche en D » présentés avec leur résonateur interne d’origine. A t-on eu peur d’une surcharge cognitive pour le spectateur ? Ce dernier se voit privé d’informations concernant le passage d’un modèle à l’autre et des spécificités de chacun. Les spécialistes parisiens sur la question ne manquent pourtant pas…Dans la liste des guitares jouées par Django, on trouve aussi celle du luthier parisien Ramirez. Elle présente la particularité de posséder deux pans coupés de 1932. Elle a appartenu à un contemporain de Django, l’immense Baro Ferret. Ce dernier jouait d’ailleurs souvent avec deux doigts pour se rapprocher de son glorieux cousin.  Ces deux guitares sont visibles habituellement à l’étage supérieur dans le musée de la musique. Elles sont entourées d’autres Selmer authentiques comme celle appartenant à la famille Dutronc (Père et Fils) et qui fut un temps l’instrument de Django. On peut l’entendre dans les mains de Thomas Dutronc sur un album de Romane.

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La guitare d’Alain Antonietto fabriquée par le luthier parisien Busato vers 1942 vaut également le détour.  Elle aussi serait passée entre les mains de Django… décidément ! On est surpris par la table en 4 parties dont je ne saurais dire s’il s’agit d’une fracture, d’une restauration ou d’une facture originelle.

A la vision des sept modèles exposés ensemble, on se souvient que l’usage populaire de la guitare à cordes acier est somme toute assez récent puisqu’il ne s’impose qu’à partir des années 30. La Selmer de Loulou Gasté est rare à plus d’un titre : rarement visible, elle ne figure d’ailleurs pas dans l’ouvrage de François Charle.

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La guitare présente en outre des bois inhabituels pour une Selmer.

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A côté des guitares de jazz, Selmer construisait des modèles classiques (son objectif premier mais ce fut un échec commercial), hawaïens et ténors hérités de la pratique du banjo à 4 cordes. Ce dernier était en déclin et la guitare ténor représentait  selon François Charle un « instrument de substitution »  pour les musiciens pratiquant le banjo et souhaitant alors se tourner vers la guitare. Sa pratique disparu au profit de la guitare dans les années 30. Deux modèles sont exposés. Le premier est le modèle « signature » du musicien anglais Eddy Freeman réalisé en 1932. Il est assez différent du modèle standard construit par Selmer : tête plus large, pas de résonateur interne, manche plus large sans extension de la touche au dessus de la rosace. J’ai eu l’impression que cette dernière était même vernie, ce qui me semble inhabituel pour Selmer. En fait, ce modèle a les mêmes dimensions qu’une guitare 6 cordes dont il partage le diapason de 64 cm. Nombre de ces instruments furent par la suite convertis en guitare avec des fortunes diverses, le modèle n’étant pas conçu à l’origine pour supporter la pression exercée par 6 cordes accordées plus haut . Si le barrage était identique, la table était en revanche beaucoup plus fine…Le modèle ténor standard, plus petit et doté d’un résonateur, a connu un succès moindre ; seulement quelques dizaines d’exemplaires furent assemblés alors que le modèle grand format fut construit à une centaine d’unités. Il s’agit des deux modèles en bas à gauche. L’instrument connu cependant  un regain d’intérêt dans les années 50 grâce au succès du groupe américain Kingston Trio.

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Autre vitrine précieuse pour l’amateur de guitare, la reconstitution en miniature de l’atelier Selmer de Mantes-la-Ville. Là encore, nous ne trouverons pas d’informations sur la fabrication souvent novatrice des instruments (placage, pan coupé, table plate…). En 1932, la firme avait fait une petite place dans l’usine à l’écart des cuivres pour y construire des guitares Elle engagea un musicien-luthier italien de génie nommé Mario Maccaferri. Les pièces (manche, accastillage feuilles de bois servant au placage…), les  gabarits ou encore les machines s’y trouvent sous nos yeux comme à la grande époque ! Seuls les outils ne sont pas d’origine. L’ensemble a été acquis par le musée de Montluçon en 1998 et il s’agit ici du prêt de leur vitrine. Après la disparition de l’activité guitares pour Selmer en 1952, le luthier Jean Beuscher avait acquis ces pièces et assemblé les tout derniers instruments à la fin des années 60 grâce à un luthier promis à un bel avenir, Jacques Favino. Selon François Charle, ce dernier avait largement modifié le modèle existant au début des années 50 : fin du manche en palissandre massif  beaucoup trop lourd et caisse plus large qui devint le signe distinctif de Favino pour ses modèles manouches.

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Ci-dessous, on aperçoit au premier plan la table d’harmonie avec ses deux parties collées grâce à une presse respectant un angle de pliure (non visible). Notez le manche de guitare ténor renforcé par des barres en aluminium. C’était aussi le cas pour les modèles Maccaferri.

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On aperçoit au second plan les feuilles de placage destinées aux éclisses ainsi que le gabarit pour la pose des frettes au premier plan. Des touches en ébène sont en attente de collage sur le manche déjà assemblé à la caisse. A gauche de celles-ci se trouve la presse qui permettait de donner une voûte légère  à la table grâce au collage des éléments constituant le barrage. On aperçoit ces baguettes rassemblées en faisceaux sur une étagère.

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Le catalogue de l’exposition relié comme un carnet et revêtu d’une belle couverture vinyle est très réussi  dans sa forme mais le manque d’unité du texte laisse parfois à désirer.  (39 euros sur place).

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Pour finir, il m’a semblé que la surface accordée à l’exposition était bien réduite en comparaison de celle consacrée par exemple à Bob Dylan il y a quelques mois. On y présentait moins d’objets et surtout beaucoup moins d’instruments dans les deux grandes salles. Il est vrai que les objets concernant Django sont sans doute plus facile à réunir en France. Une salle située au même étage projette aussi le documentaire historique de Paul Paviot avec la voix d’Yves Montand. Mais les visiteurs pressés le manqueront peut-être, en même temps que la vitrine de l’atelier Selmer qui aurait mérité un endroit plus avantageux.

 

2 Commentaires

  1. Nico

    Bonjour,

    Bravo pour votre article sur l’exposition Django ! Les appareils photo y étant interdits, il existe malheureusement trop peu d’images de l’événement sur internet. Les vôtres sont en plus de très bonne qualité.

    Je me permets de vous proposer une petite rectification : le micro et l’ampli visibles dans la deuxième photo ne sont pas de marque Selmer mais Stimer.

    Cordialement.

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